La fille du roi et son galant

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La fille du roi et son galant

l y avait une fois un roi qui était riche à mort, et pardi, puisqu'il était roi ! Ce roi avait u ne fille, et cette fille avait un galant, qu'on nommait M. de Bréville.
Ce M. de Bréville n'é tait pas riche, lui. Mais tout bon, tout coeur. Tout riant aussi. Comme on dit :
- Mieux vaut la main plein d'amour
Que de richesses plein le four.
Le malheur était que le roi ne l'aimait pas. Il lui tournait la figure, parce qu'il ne le trouvait pas assez fier pas assez dans les grandes manières, pas à son idée, enfin. Et il n'aurait pas fallu venir lui parler d'en faire son gendre.
Un jour il arriva que la première suivante de la demoiselle tira, en la peignant, un pou de ses cheveux. Un pou ! Est-ce qu'il y a des poux chez les rois ? Pensez, quelle affaire !
Toute hors d'elle, cette suivante court apporter ce pou au roi, en disant qu'elle vient de le trouver dans les cheveux de la princesse.
Voilà le roi, devant ce pou, qui devient rouge de colère. Et de commencer une jolie musique.
« Oui, c'est un pou ! Ha ! je vois bien ! Elle l'aura attrapé de son M. de Bréville ! Un homme qui parle à toute sorte de gens, à des charbonniers, à personne ne saurait seulement dire quel monde ! Parbleu ! c'est son M. de Bréville qui le lui a donné. Mais je sais ce que je ferai ! »
Il fait prendre ce pou, le fait mettre sous un globe, comme la merveille des merveilles, le fait nourrir par quatre cuisiniers de viande fraîche, de beurre et de crème, donne des ordres, enfin, pour qu'on traite ce pou ainsi qu'un gros seigneur. Tout allait par écuelles. Trois fois le jour on servait monseigneur le pou. Il commence par devenir gros comme une noisette, puis comme une noix, puis comme une pomme. Eh bien ! mange, puisque tu sais si bien manger ! Il était devenu comme un potiron. Mais on s'y était employé, il faut le dire !
Un beau jour, pour tant, ce pou creva. Le roi aussitôt le fit écorcher, puis fit travailler la peau, et ordonna pour finir qu'on en fabriquât un manchon. Un manchon comme personne encore n'en avait jamais vu.
Alors il manda sa fille.
Elle pouvait avoir seize ans et quelque chose davantage. Si jolie, avec ses beaux yeux brillants et sa bouche vermeille, qu'on parlait déjà d'elle aux quatre coins du monde.
« Ma fille, dit le roi, il faut que ce pou serve à quelque chose. J'ai décidé de vous marier. Et voilà : je vous donne à celui, quel qu'il soit, qui devinera de quelle peau est fait votre manchon. Parole de roi ! il en ira ainsi. Je vais le faire savoir par mes trois cents trompettes. »
Là-dessus, le roi se lève, et parce que c'étaient de grandes amours, il fait fermer la fille en tour, de peur qu'elle ne prévienne son M. de Bréville.
Mais tant les filles sont fines ! Celle- là trouva bien moyen d'avertir celui qui avait gagné son coeur, le conte ne dit pas comment, ou alors je ne me le rappelle plus. Toujours est-il qu'elle lui recommanda de venir sans manquer au jour dit ; seulement de se présenter des derniers, quand tous les autres ou quasiment tous auraient passé. Personnne ne saurait deviner de quoi était fait le manchon. Lui, devinant enfin là où tous auraient failli, il mettrait le roi dans l'obligation de lui donner la demoiselle.
Bie sûr, il y avait la parole de roi, mais il fallait se dire que ce roi ne pouvait pas plus voir M. de Bréville que le diable l'eau bénite.

Au jour dit, donc, sur tous les chemins, à pied, à cheval, en voiture, voilà défiler du grand monde et du petit monde. Tous les jeunes gens, et même ceux qui n'étaient plus bien jeunes, venaient essayer de dire de quelle peau était fait le manchon.
On fit passer les messieurs les plus beaux d'abord. Mais, comme on dit : pour deviner, savoir fait faute. Ils y perdirent leur langue. Ensuite du monde un peu: moins riche. Ensuite, ma foi, tout ce qui portait chapeau. Mais sous tous ces chapeaux il n'y avait pas encore de cervelle assez fournie. La journée s'avançait, et la fille du roi ne voyait pas arriver son M. de Bréville. A cette heure ne défilaient plus que de pauvres paysans, et la demoiselle commençait à se dire :
« Ha ! monsieur de Bréville, pourquoi ne voùs présentez-vous point ? Je le vois bien, il n'a oubliée. Il me faisait croire qu'il m'aimait, et maintenant il ne vient même pas! »
Elle l'espérait toujours :
« Ha ! monsieur de Bréville ! »
Mais rien, pas de M. de Bréville. Elle l'avait pourtant fait avertir. Et il ne se montrait pas, et on n'en savait ni feu ni fumée.

Le dernier des derniers arriva un pauvre charbonnier, tout mâchuré, tout noir, tout mal en ordre, enfin tourné comme ceux qui font le charbon au fond des bois. Celui-là poussait devant lui un petit âne gris qui balançait les oreilles.
Il se présente donc à la porte, avec son âne, et tire son bonnet au portier.
« Voh, moussu, is co que pouode nentra diens l'appartemein de moussu lou rei, vire che ieu davinareu de qu'is fa lou manchon d'aquelo demiselle ? »
Vous comprenez : il demandait s'il pouvait entrer dans l'appartement de monsieur le roi, « voir si je devinerai de quoi est fait le manchon de cette demoiselle ?». On avait dit:tout le monde ; c'était tout le monde. Ou le conduit devant le roi, comme les autres.
La demoiselle, cependant, se disait toujours :
« Ha ! monsieur de Bréville, pourquoi ne paraissez-vous point ? ».
Voilà ce charbonnier devant le roi et sa fille. Il considère le manchon, il se met à se gratter.
« Voh ! moussu le rei, co cheria beliau l'apé de d'uno lebreto?
Oh ! monsieur le roi, ce sera peut-être la peau d'une levrette ?
».
On lui répond que non. Il faut marquer que chacun avait trois bêtes à dire. Il recommence à se gratter derrière l'oreille, en grand embarras comme tous les autres.
« Voh ! moussu le rei, co cheria beliau l'apé de d'uen crapaud ? ».
Un crapaud ! On lui fait réponse que non. Il était là qui se grattait toujours la tête, avec la façon de quelqu'un qui donne sa langue au chat. A ce moment, il prend entre deux doigts une petite bête que vous devinez ; alors, par dépit et dérision, ne sachant plus que dire, il dit en écrasant ce pou entre ses ongles :
« Voh ! moussu le rei, co cheria beliau l'apé de d'uen pu ? ».
Le roi fit un gros soupir, et sa fille s'évanouit.

Mais elle était bien forcée de prendre ce charbonnier, la pauvre. Elle ne pouvait pas enlever la parole de son père. Parole de roi ! Voilà les larmes qui lui viennent dans les yeux, grosses comme des pois, et se mettent à lui rouler sur la joue.
« Ha ! monsieur de Bréville, que mon coeur te regrette !
- Voh ! demisello, lui disait le charbonnier, puras pas ! Cheria pas bien mau embei ieu : fase de cherbou diens lou heu !
».
Il lui disait de ne pas pleurer, qu'elle ne serait pas bien mal avec lui, qu'il faisait du charbon dans les bois. Et elle, bonnes gens, de pleurer, de pleurer toutes les larmes de son corps.
Il fit avancer le petit âne gris, et il la fit monter dessus.
« Anen, demisello, venia ma ! Voutras chirventes an pas mitei de vous sègre ; ieu vau vous monta subre moun ase per vous mena chez ieu.
- Allons, demoiselle, venez seulement. Vos servantes n'ont que faire de vous suivre : je vais vous monter sur mon âne pour vous mener chez moi.
»
Il la pose doucement sur l'ânichon, arrange bien sa robe, et de prendre le chemin par bout, lui tout noir, elle aussi blanche que la blanche épine du printemps.
Elle pleurait et soupirait toujours.
« Ha ! monsieur de Bréville, que mon coeur te regrette ! »
Le charbonnier piquait son âne pour lui donner de l'avance, et à chaque coup de pointe, l'âne faisait : tru tru tru tru tru tru !

Cependant, voyant que la demoiselle ne cessait point de larmoyer, le charbonnier lui répétait dans son patois de ne pas pleurer de la sorte, qu'elle ne serait pas tellement malheureuse avec lui.
« Ma maison is darrei que chaté, demiselle. Co is lou chaté de moussu de Bréville. »
Il voulait dire que sa maison était derrière le château qu'on voyait sur ces côtes, le château de M. de Bréville. Mais il ne jargonnait que son patois.
« 0 mon charbonnier, qu'avez-vous dit ?»
Et elle repartait à se lamenter tout haut :
« Ha ! monsieur de Bréville, que mon coeur te regrette !»
Ils avançaient chemin cependant, et le charbonnier piquait toujours son âne, qui faisait : tru tru tru § à chaque coup de pointe.
« Voh ! demiselle, le counissès doun, moussu de Bréville? »
Si elle le connaissait !
« Veti soun chaté. Moun ase io lé pouorto de cherbou toutos los matis, é lé vous mènera tout soul. Lé entrarein ein passa, Elle comprenait bien à peu près que c'était là le château ; que l'âne y portait du charbon tous les matins, et qu'il l'y mènerait lout seul. »
« Nous y entrerons en passant. »
Mais elle n'en pleurait et n'en soupirait que de plus belle ; elle ne pouvait pas, de vrai, se contenir.
« Ha ! monsieur de Bréville, ha ! vous ne m'aimez guère, et cependant que mon coeur vous regrette ! »
Et son charbonnier alors :
« Voh ! demiselle, I'amavo be tant, que moussu de Bréville ? » ( Vous l'aimez bien tant, ce monsieur ?
Si elle l'aimait ! Mais elle ne répondait ni oui ni non, vous comprenez ! Elle se contentait de demander au charbonnier où demeurait M. de Bréville, et du doigt il montrait les toitures, en ajoutant qu'on y allait tout droit, que le charbon que portait l'âne était pour lui.

L'âne montait la côte, tru tru tru, toujours tru tru tru. Enfin, à force de tru tru tru, il entre dans la cour du château.
Là, le charbonnier fait descendre la demoiselle, et comme la nuit tombait, il l'amène par la main dans une belle chambre.
« leu vous laissaré soulette un moument, demiselle : ieu vau na souna moussu de Bréville. (Je vous laisserai seulette un moment, demoiselle, je vais allei : appeler monsieur de Bréville. »
Et vite, vite, il s'en va.
Cinq minutes passent, dix minutes, un quart d'heure. On ne voyait reparaître personne. La demoiselle était là comme une âme en peine, qui demandait aux tapisseries des murailles :
« Mais où est M. de Bréville, et où est mon charbonnier ? »
Enfin quelqu'un revint. Je ne pouvais pas me tenir de le garder si longtemps : ce charbonnier, pardi, c'était M. de Bréville
En allant chez le roi par le chemin du bois, il avait rencontré un faiseur de charbon et il avait changé d'habits avec lui en empruntant tout son équipage. L'autre, même, ne voulait pas trop, mais ce jeune homme lui a forcé la main.
M. de Bréville, donc, s'en revient, reparait, et plus de charbon sur sa face, plus de poux derrière les oreilles. Il était là, la figure claire, si bien habillé que rien plus. Voilà la demoiselle rouge comme une fraise. Les voilà, tous les deux qui se retrouvent enfin, après tant de peines pour l'amour de l'un de l'autre. Il la ramena chez le roi pour faire les noces. Des noces tout ce qu'il y a de plus grand, vous pensez. Nous y allâmes bien, pauvres petits, mais la demoiselle et M. de Bréville ne surent pas nous voir. Les autres nous donnèrent du pied dans le derrière, et on nous renvoya chez nous.